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«Une sorte de phénomène»

Texte: Pablo Davila | Photos: Charly Rappo/arkive.ch
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Un château du 18e siècle, bâti sur une petite île. Et tout autour, sous le ciel gris, un lac gêlé d'environ quatre kilomètres carrés, bordé d'arbres blanchis par le givre. Nous sommes près de Sursee dans le canton de Lucerne, chez Uli Sigg, le plus grand collectionneur d'art contemporain chinois au monde.

Quand il n'est pas en Chine
- où il se rend au moins huit fois par année -, il se retire sur son île, dans son fief loin du monde et du temps. En traversant le petit pont reliant l'île au rivage, l'ambiance devient irréelle, comme si l'on pénétrait dans un autre siècle. Nous remarquerons assez vite le dépouillement des lieux: le château contient peu de mobilier, mais beaucoup d'oeuvres d'art harmonieusement exposées - des oeuvres d'art chinois contemporain, des peintures et des sculptures visuellement puissantes, au message fort, souvent à connotation politique.

Uli Sigg est un homme calme, sensible, discret. Il nous reçoit de manière affable, mais sans vouloir perdre de temps. A l'entendre, notre homme n'est pas un marchand d'art mais un collectionneur, et surtout un amoureux de l'Empire du Milieu. «Je suis plus connu en Chine que chez moi», avouera-t-il en esquissant un sourire, presque timide. Uli Sigg est aussi un pionnier, qui passera dans l'histoire comme l'un des personnages internationaux ayant le plus influencé la République populaire de Chine ces 30 dernières années.

 Sigg ok ART

Interview

Coopération. Pourquoi vivez-vous en Suisse, Monsieur Sigg?
Uli Sigg. Parce que je me sens bien à Mausensee, près du lac. Il serait difficile de trouver une petite île en Chine où je sois aussi tranquille! Mais vous savez, chaque année je me rends plusieurs fois là-bas. Je suis très connu en Chine, beaucoup plus que chez moi. (Il sourit)

Comment avez-vous commencé votre trajectoire d'amateur d'art? En vous intéressant à l'art chinois traditionnel?
Je me suis toujours exclusivement intéressé à l'art contemporain. Et je me suis assez vite rendu compte, à mon grand étonnement, que personne ne s'intéressait à l'art chinois contemporain. Ceci est très curieux, parce que la Chine constitue l'un des plus grands espaces culturels au monde. En Chine même, c'était le désert de ce point de vue là jusqu'en 2000 environ. Pas d'expositions, pas de collections, pas de livres sur l'art moderne. C'est comme si vous arriviez à Paris et qu'il n'y avait pas le moindre tableau impressionniste. J'ai donc décidé de faire oeuvre de pionnier et de commencer à rassembler ces oeuvres.

C'est parce que l'art chinois traditionnel est si puissant, et si unique, que l'art contemporain n'a pas émergé?
L'art traditionnel fait partie de la définition même de l'identité chinoise. Mais elle est bâtie sur des principes de beauté, d'harmonie, d'équilibre, de paix. L'art moderne est très beau aussi, mais ce n'est pas un attribut nécéssaire. Cet art contredit l'idéal de l'art traditionnel chinois. L'art chinois contemporain est critique, il a longtemps été eu des connotations très politiques. La censure vient de là. La Chine officielle déclarait le travail de ces artistes «indésirable» jusqu'au jour où des oeuvres qui se vendaient à quelques centaines de dollars, ont commencé à être sérieusement cotées dans le reste du monde. Et les prix se sont envolés!

Qu'est-ce qui s'est passé?
Nous avons déclenché une sorte de phénomène. (Il rit) Et l'Etat a commencé à s'y intéresser. La Biennale de Venise en 1999 a été la porte. Il s'agit d'une manifestation d'art contemporain de portée internationale et les artistes chinois contemporains y étaient fortement représentés. L'Etat chinois a dû reconnaître qu'il se passait quelque chose d'important à ce niveau là. Quelque chose qui se développait tout seul, sans l'intervention de l'Etat. Ceci voulait dire aussi que s'ils continuaient à nier leurs propres artistes, des étrangers comme moi allaient fixer les critères pour juger cet art, et décider quelle serait «une oeuvre de valeur» ou pas! L'Etat est donc intervenu, en ouvrant des lieux d'exposition, avec le problème qu'il leur manquait l'expérience suffisante pour bien gérer ce monde là.

C'est donc sous la pression de l'étranger que l'art chinois contemporain a déployé ses ailes?
C'est plutôt ainsi que le processus a démarré. J'ai aussi créé un prix des critiques d'art contemporain en Chine. Mais ce n'est pas un prix «Sigg», c'est un prix que j'aimerais remettre entre des mains chinoises afin qu'ils le gèrent eux-mêmes. Vous savez, tout ce que j'ai fait en ce domaine je l'ai fait dans cet état d'esprit.

Est-ce que les artistes vont vers plus de liberté en Chine?
C'est «en l'air» comme on dit. La Chine va dans cette direction, mais il y a des retours de manivelle. Les autorités, surtout les départements chargés de la surveillance, ne veulent surtout pas faire d'erreur et ils l'admettent haut et fort. Cela dit, l'opinion publique et le monde artistique est davantage surveillé à certaines périodes bien délimitées, par exemple à l'approche du jour du Parti communiste chinois.

Qu'en est-il de l'art traditionnel? Un retour est-il possible?
Absolument. Ce retour est même souhaité. Il y a vingt ou trente ans, on importait tout ce qui était étranger à la culture chinoise; de nos jours, c'est l'inverse, la Chine a grandi, elle a suffisamment de confiance en elle-même pour opérer un retour aux racines et mettre en avant sa propre identité. La Chine est la seule culture au monde qui a le pouvoir de défier la nôtre, la culture occidentale. Ils le savent, et ils y travaillent.

Commentaires des lecteurs (2).

Smaniotto, 9. février 2010, \ 22:45 Heure Uli Sigg Si un jour Monsieur Uli Sigg voulait commencer un mouvement inverse: présenter des artistes Suisses en Chine: http://www.youtube.com/watch?v=aX5AicOCNqk. Les amateurs d'art font pulser l'art dans tout ses états.
Estelle, 9. février 2010, \ 08:57 Heure Découverte Tiens, l'art traditionnel chinois. Je n'arrive même pas à me le représenter. Il y a encore du boulot pour que les frontières s'ouvrent au niveau culturel.

Commentaires des lecteurs (2)

Smaniotto, 9. février 2010, \ 22:45 Heure Uli Sigg Si un jour Monsieur Uli Sigg voulait commencer un mouvement inverse: présenter des[...] Suite
Estelle, 9. février 2010, \ 08:57 Heure Découverte Tiens, l'art traditionnel chinois. Je n'arrive même pas à me le représenter. Il y a encore[...] Suite
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