
Alea jacta es
Quoi qu'en dise Jacques Brel, les fleurs ne sont pas toujours périssables.
Hélas.
Si, hélas.
Car on fait comment, hein dites, pour se débarrasser d'un bouquet de fleurs impérissables cueillies avec - à défaut de goût - beaucoup d'amour. Vous avez déjà tenté sans succès la subtile méthode du déplacement dudit hideux objet afin de voir s'il serait remarqué par votre fleuriste personnelle (si la réponse avait été négative, le bouquet serait malencontreusent tombé dans la poubelle la plus proche) ainsi qu'une approche écologique: "tu ne penses pas qu'il faudrait rendre ces fleurs à la nature (sous-entendu, cela ferait un excellent compost)?"
Petite Fille tient mordicus à son oeuvre florale, au moins autant que vous, vous tenez à le voir disparaître.
Les pieds dans la hum hum hum
Comme tous les matins, vous marchez avec votre petiote pour l'amener à l'école. Vous aimez bien ces moments qui vous permettent de papoter entre filles et les sujets de conversation ne manquent pas.
Aujourd'hui, le thème est amené par un opportun tas de crottin de cheval sur le trottoir. Votre fillette se jette dessus avec délectation (sur le thème, pas le crottin) et vous voilà partie pour un quart d'heure de discussion sur le caca.
Vous n'écoutez que (on vous comprendra) d'une oreille distraite sa logorrhée verbale sur cette question ô combien passionnante quand d'intéressantes bribes de conversation parviennent néanmoins à vos tympans :
« Tu vois, ces gens qui ne ramassent pas les cacas de leurs chiens sur les trottoirs, ils ne pensent pas qu'on pourrait venir tout propre, le jour de son anniversaire, les pieds nus et qu'on marche dedans ».
Non manifestement, ces gens ne pensent pas que chez vous, on ne se lave qu'une fois par an et qu'on n'hésite pas à envoyer les enfants se promener les pieds nus sur les trottoirs.
Mais que fait le service de la protection de la jeunesse ?
NB : et celui de la protection de la maman ? Existe-t-il seulement ? Pourtant ne pourrait-on pas parler de torture psychologique d'avoir à subir des discussions sur le « pipi-caca-pet-fesse-cucul» à longueur de temps ? Ou serait-ce alors que vous êtes la seule et l'unique mère qui ait une progéniture avec un vocabulaire si succinct ?
La relève est assurée
Votre fille vous demande si Hélène, une de vos amies, a des enfants. Au lieu de vous contenter de répondre par un simple « non », vous ne pouvez pas vous empêcher de rajouter des détails tout en sachant pertinemment que ce n'est pas une bonne idée.
« Non, mais elle va bientôt en adopter un. Elle ira le chercher dans un pays qui très loin qui s'appelle Haïti »
Trois jours plus tard :
« C'est quand qu'elle va chercher son enfant, Hélène ? »
Dix jours plus tard :
« C'est un garçon ou une fille qu'elle va aller chercher ? »
Et, ce matin, cerise sur le gâteau, et comme d'habitude bien avant de recevoir la confirmation de votre cerveau qu'il a bien reçu sa première dose de caféine, l'amour de cœur qu'est votre tendre héritière vous dit avec une impassibilité qui l'honore :
« Tu sais maman, si mon frère ou si moi, je meurs, et bien c'est pas grave. Toi aussi tu pourras aussi aller chercher un autre enfant pour nous remplacer».
Gloups, double gloups, triple gloups
Plus Betty Boop que Musclor
Votre petit fiston vous tâte un biceps et, vous faisant la grâce de paraître surpris, il vous dit :
« Mais maman, les muscles, normalement, ce n'est pas mou ».
Effectivement.
De là, à en déduire que vos bras sont remplis de crème pâtissière, de quiches lorraines et de mousse au chocolat, sans que le moindre appareil de musculation ne se soit aventuré à venir détruire cette belle œuvre flasque ...
Dire que le pire reste à venir
Comme tous les matins, vous amenez votre petite princesse à l'école. Dans le vestiaire, vous découvrez un nouveau visage, et il ne vous faut qu'un bref instant pour deviner que vous avez devant vous, le fameux, l'unique : Gaétan
Effectivement, il suffit de voir le comportement des deux filles qui l'entourent (dont votre fille hélas) pour remarquer que vous avez affaire au tombeur de ces dames.
A cinq ans et demi, cela donne déjà un avant goût de comment cela sera dans dix ans :
Leila* et Petite fille rient à gorge déployée sur un fait dont le comique vous dépasse entièrement : «Gaétan a oublié de mettre son écharpe sur son crochet ». L'œil qui frise, elles minaudent en l'appelant pour qu'il revienne. Ce qu'il fait, passablement blasé en roulant les mécaniques (vous montrant par là que même un enfant de six ans sait le faire, cela doit être une histoire de gènes).
La scène est d'autant plus pitoyable que dans leur classe il y a plus de trois garçons pour une fille et qu'il serait tout à fait légitime de s'attendre à ce que la situation soit inversée. Mais non, tant que leurs hormones n'auront pas appelé la cavalerie, ce sont les filles qui courent après les garçons. Alea jacta est.
Vous craignez bien que lorsqu'elles auront quinze ans et demi, vous aurez droit à un spectacle identique ou presque, dans lequel Leila et elle, la bouche en cœur, s'essemaisseront des « il est trop beau. Il m'a regardée, c'était trop génial ou il ne m'a pas regardée, je suis trop dégoûtée ».
Mais ce qui est rassurant, c'est que vous aussi, dans dix ans vous serez la même, celle qui pense très fort : «Qu'est-ce qu'elle peut bien lui trouver ? J'espère quand même qu'il ne va pas roter à table!».
* Prénom fictif, vous tenez à sauvegarder l'honneur de cette jeune damoiselle









